Le Trouble Monopolaire Hypomaniaque

À venir avec Hexafor

(ou Trouble Bipolaire Masqué)
Une maladie encore ignorée


Professeur Varlin, vous êtes praticien à Nantes et vous êtes pionnier dans la recherche sur le Trouble Monopolaire Hypomaniaque.  Comment avez-vous découvert ce trouble ?

Eh bien tout simplement en participant à un congrès à Chicago aux États-Unis où ce trouble est connu depuis plusieurs années. J'ai alors découvert que de nombreuses personnes, particulièrement dans l'entourage de mes patients, souffraient de ce trouble sans le savoir. Et c'est très regrettable car des traitements existent et les patients qui ignorent leur maladie ne peuvent pas se soigner.
 
Nous reviendrons plus tard sur les traitements mais avant pouvez-vous nous parler davantage du trouble en lui-même. Qui sont ces Monopolaires Hypomaniaques ?

 
Tout d'abord une question de vocabulaire, il faut faire attention à ne pas stigmatiser les patients par l'emploi de qualificatifs définitifs. Nous préférons parler de "personnes atteintes du TMH". Donc les TMH sont des personnes apparemment normales, mais caractérisées par une confiance excessive en elles, en l'avenir et dans la nature humaine en général. Les TMH pensent que tout va s'arranger, que les problèmes ne font que passer, et cela les incite à prendre des risques affectifs, matériels et professionnels. Ils peuvent facilement s'endetter pour acheter leur domicile, s'engager dans une vie de couple, faire des enfants, avoir des projets de voyages, de vacances et tout cela en semblant s'épanouir dans leur vie professionnelle. Les TMH mènent toujours plusieurs projets de front en pensant que si l'un échoue ce n'est pas important, d'autres marcheront.

 
Mais ce que vous décrivez ce sont tout simplement des gens normaux, heureux ?

 
En apparence effectivement et c'est bien cela qui rend le diagnostic délicat et c’est pourquoi  il faut davantage former les professionnels et informer les patients et leurs familles.

 
Alors éclairez-nous un peu : qu'est-ce qui distingue les TMH des gens normaux ?

 
Pour répondre à votre question je vous dirais qu'il  est difficile dans le domaine de la psychiatrie de définir ce qu'est quelqu'un de normal, en fait nous n'avons aucune définition qui fasse consensus sur  la normalité. Et c'est une bonne chose. Cela permet  à chacun de vivre sa vie comme il l'entend en fonction de principes personnels et non pas en fonction de normes imposées par le carcan de la société, de l'école, du milieu social. Cependant si vous me permettez une définition, je dirais que les gens normaux sont des névrosés comme les autres. Comme le disait Freud lui-même il n'existe pas de processus spécifiques aux malades mentaux qui n'existent pas dans une moindre mesure chez les gens normaux.


Donc nous sommes tous névrosés, c'est bien cela ?

 
C'est un raccourci de la pensée de Freud, en fait c'est un peu plus compliqué que ça. En ce qui concerne les TMH, je vais faire simple pour me faire comprendre car un chapitre entier sur le sujet ne suffirait pas. Leur névrose est caractérisée par un déni de l'angoisse et de la mélancolie. Les TMH n'ont pas accès à ces émotions ou plutôt, ils refusent inconsciemment d'y avoir accès. Et cela les fait vivre dans un monde irréel plein d'optimisme, d'amour  et de bonnes intentions. De plus les TMH ont tendance à se couper de tous les signaux qui pourraient provoquer l'angoisse. Ils n'écoutent pas les informations à la radio, ils ne regardent pas les journaux télévisés, ils ont tendance à penser qu'il est inutile de se préoccuper des choses sur lesquelles ils n'ont pas d'influence. Plutôt qu'écouter la télé ou la radio, ils préfèrent fuir dans la musique, les livres, les rencontres amicales, leur vie de famille. Ou encore ils se prennent de passion pour leur travail ou un loisir, et toutes ces choses ont tendance à accaparer toute leur attention.

 
Je commence à comprendre, mais en fait quel est le risque ? En quoi est-ce gênant de vivre dans une telle illusion ?

 
Eh bien il y a déjà le désintérêt pour le fait social et politique qui pose question et puis le risque majeur : celui d'un brusque retour de lucidité qui déclenche une alternance de crises dépressives et hypomaniaques. Nous connaissions déjà le trouble bipolaire hypomaniaque. À la différence du trouble bipolaire classique, en phase maniaque les patients ont une apparence tout à fait normale, ils n'ont pas les excès  des personnes en vraie crise maniaque : achats compulsifs, activité sexuelle effrénée, toxicomanie, forte activité sociale. Ce qui fait que les bipolaires hypomaniaques ne sont pas toujours diagnostiqués. Certains médecins les prennent pour des dépressifs occasionnels, et au lieu de les soigner avec les traitements spécifiques pour les bipolaires, des thymorégulateurs, ils se contentent de leur donner des antidépresseurs et des anxiolytiques.

Vous comprenez que le diagnostic du Trouble Monopolaire Hypomaniaque est encore plus délicat, car les patients ne présentent ni les signes de la dépression, ni ceux de la crise maniaque, c’est pourquoi certains auteurs parlent de Trouble Bipolaire Masqué.

Alors nécessairement lorsque la crise arrive, elle est d'autant plus grave.

 
Et dans quelles circonstances la crise peut arriver ?

 
Le plus souvent c'est à l'occasion d'une rupture professionnelle ou affective, un brusque changement dans la vie de la personne, un deuil. La phase dépressive arrive brusquement, plonge les patients dans une grande tristesse, et le plus souvent ils refusent de se soigner considérant que c'est normal de vivre des moments de tristesse dans la vie, que les périodes de deuil ont toujours existé que ça va passer tout seul. Grave illusion !

 
Mais c'est vrai, c'est normal d'être triste après un deuil, ce n'est pas une maladie.

 
En effet vous avez raison ; d'ailleurs le DSM 5[1] recommande d'attendre 30 jours avant de soigner une personne après un deuil. Mais même passé ce délai d'un mois les personnes ont tendance à refuser de se soigner, et en fait quelques mois plus tard la phase dépressive semble terminée, mais c'est en fait la phase hypomaniaque qui revient.

 
Puisque vous évoquez les traitements, il y en a de deux sortes n'est-ce pas ?

 
Oui, il y a tout d'abord les traitements chimiques, les molécules spécifiques au TMH associées à des molécules plus classiques, et il y a les psychothérapies.

Je vais commencer par la chimiothérapie, la molécule qui permet de soigner la maladie est la Lucidine®. L'action de ce médicament permet la prise de conscience de la réalité pour le patient et lui permet de se connecter à ses troubles anxieux ou dépressifs refoulés dans les méandres de son appareil psychique.

 
Et une fois ces troubles révélés ?

 
Eh bien en fonction du type de TMH on complète le traitement par une ou plusieurs autres molécules. Pour les TMH de type A, on ajoute un anxiolytique, pour les TMH de type D, on ajoute un antidépresseur. Mais bien souvent nous avons à faire à des TMH de type Mixte et c'est une association antidépresseur – anxiolytique qui sera prescrite en plus de la Lucidine®.

 
Comment fonctionne le traitement ?

 
On ne sait pas vraiment comment la molécule agit. Comme souvent elle a été découverte de manière empirique, on peut imaginer plusieurs hypothèses. La molécule agirait sur l'un des neurotransmetteurs qui contrôlent l'humeur. Il se peut que les patients aient une défaillance au niveau de leur ADN à un endroit particulier qui code pour un inhibiteur de la sérotonine, ou pour un activateur de l'adrénaline, ou encore une altération dans l'un des gènes qui s'exprime dans la cavité abdominale, laquelle est de plus en plus souvent considérée comme un deuxième cerveau et renvoie des informations vers le système nerveux central par l'intermédiaire du système parasympathique. Actuellement toutes les pistes sont explorées, rien n'est laissé au hasard, la recherche est en marche.

 

Merci de la limpidité de vos explications, c'est beaucoup plus clair. Sinon, est-ce qu'il y a des effets secondaires indésirables à ces traitements ?

 
Oui bien entendu, et il faut calculer le rapport bénéfice risque. Le principal effet secondaire de la Lucidine® est une prise de poids que l'on arrive à contrôler avec des antidiabétiques fournis par les laboratoires Serpiller.

Là encore la recherche fait ce qu'il faut pour trouver les doses optimales et limiter les effets indésirables ; il faut appliquer le principe de précaution, mais le risque zéro n'existe pas.
 

Et il faut combien de temps pour guérir du TMH ?

 
Pour le moment hélas, il est trop tôt pour parler de guérison, on arrive le plus souvent à stabiliser les patients, et on est vraiment heureux d'arriver à une rémission parfois après deux ans de traitement. Deux ans, c'est souvent la durée nécessaire pour trouver le bon traitement qui conviendra au patient.

 
Donc on reste TMH pour la vie ?

 
Oui pour le moment en l'état  de la science, mais on peut notablement améliorer le confort des patients et éviter les prises de risque liées à une méconnaissance de la maladie.
C'est pour cela qu'il est essentiel de se faire diagnostiquer.

 
Les patients viennent-ils spontanément se faire diagnostiquer ?

 
Cela arrive oui. Récemment une jeune femme est venue me voir,  ne supportant plus les plaintes de ses collègues de travail ; elle a soupçonné que quelque chose ne tournait pas rond chez elle. C'est souvent une prise de conscience de ce genre qui nous amène les patients. Ils se sentent isolés car ils conservent leur optimisme dans un environnement où  leur entourage est davantage lucide, sur les conditions de vie et de travail, et d'une manière plus générale sur la situation économique et écologique  de la planète et sur ce que l'on peut réellement attendre des relations humaines et de la vie en général.
C'est assez facile de travailler avec ce genre de patients, ils supportent mieux les traitements et sont prêts à s'engager dans une psychothérapie ; je dirais qu'ils sont lucides par rapport à leur manque de lucidité.
Mais ce genre de cas est rare, le plus souvent les TMH ont tendance à se retrouver entre eux et demeurent dans l'ignorance de leur pathologie. C'est alors leur famille qui les envoie et c'est un long travail d'alliance avec le professionnel qui doit s'engager pour permettre au patient d'accepter sa maladie et les traitements.

 
Excusez-moi d'être direct, mais les psys n'ont pas la réputation d'avoir la main légère avec les sédatifs, les antidépresseurs ! Cinq millions de français en consomment, un record ! Est-ce qu'on n'a pas tendance à voir plus de malades qu'il n’y en a réellement ?

 
Votre remarque correspond à un point de vue très répandu. La consommation de psychotropes est importante en France, mais vous savez, la plupart sont prescrits par des généralistes ; une toute petite partie est peu scrupuleuse, une grande partie est surtout insuffisamment formée. Il y a certainement des gens qui prennent des antidépresseurs sans être déprimés, mais il y a également des gens réellement déprimés qui ne sont pas soignés, et pour ce qui est du Trouble Monopolaire Hypomaniaque nous pensons que la prévalence de la pathologie pourrait être de 3 % ; pour le moment nous ne recensons que 5% des cas qui pourraient être soignés.

 
Vous êtes un peu à la limite de la langue de bois, permettez-moi d'enfoncer le clou : est-ce que vous, les prescripteurs, vous ne seriez pas sous la coupe de l'industrie pharmaceutique ?

 
L'industrie pharmaceutique est sujette à de nombreuses critiques en ce moment de la part de certains de mes confrères et de la presse. Il faut se méfier des jugements à l'emporte-pièce, il y a certes des imperfections, mais l'industrie pharmaceutique ne fabrique pas des armes, elle fabrique des médicaments qui ont sauvé beaucoup de vies. « J'ai même pu lire de ci de là dans la presse que l'industrie pharmaceutique inventait des maladies pour pouvoir secondairement les soigner. Je pense qu'il faut vraiment être obtus pour écrire de telles choses, ceux-là sauraient donc mieux que tout autre que ces maladies n'existent pas ! Enfin c'est cette même industrie pharmaceutique qui permet des échanges au travers des congrès. Sans leurs moyens je pense que 95 % des congrès disparaîtraient ».[2]

 
Ok donc l'industrie pharmaceutique n'est pas en cause, mais les dispositifs mis en place pour traiter ces nouvelles maladies ne créent-ils pas un appel d'air ? On identifie une pathologie, on réclame des budgets, on crée des places dans les établissements pour des pathologies spécifiques qu'ensuite il faut rentabiliser. Cela peut exister dans le secteur médical, et aussi dans le secteur social.

 
C'est une théorie que l'on entend, mais permettez-moi de ne pas rentrer dans ce genre de polémiques. Inventer des maladies ! Comme si l'on imaginait je ne sais pas, que les enfants qui sont plus doués que la moyenne à l'école souffriraient de précocité, qu’ensuite ils deviendraient des adultes HPI pour Haut Potentiel Intellectuel ! Ou que les enfants simplement vivants seraient qualifiés d’hyperactifs ! Ou bien les femmes irritées pendant leur règles, on appellerait cela le TDP pour Trouble Dysphorique Prémenstruel et on leur donnerait du Prozac 6 jours par mois en le vendant 6 fois plus cher.[3]
Pour ce qui est du Trouble Monopolaire Hypomaniaque c'est une maladie qui a toujours existé. Elle est décrite par Platon ; l'euphorie et la manie sont longuement évoquées à propos des sophistes qui « masquent mal leur angoisse sous l'hideux visage du sarcasme et de l'euphorie » et l'on a identifié dans l'histoire de nombreuses célébrités qui en étaient malades : Diogène de Synope, Jules César, Mirabeau, Félix Faure (qui en serait mort), Alphonse Allais, Pierre Dac, Yannick Noah...

Souvent des hommes politiques et des humoristes.

 
Revenons-en au traitement, ce sera plus intéressant que ces polémiques. Voulez-vous bien nous parler des psychothérapies ? Il en existe plusieurs ?

 
Il en existe un grand nombre mais je ne vous parlerai ici que de celles que je connais, les plus sérieusement référencées, la psychanalyse et la thérapie analytique d'une part, les Thérapies Comportementales et Cognitives d'autre part.

 
Et l'hypnose ? J'ai entendu dire que l'on pouvait avoir de bons résultats avec l'hypnose !

 
L'hypnose ne marche qu'avec les sujets sensibles à la persuasion, et les effets sont provisoires. Pour un changement durable il faut faire une vraie thérapie.

 
Personnellement j'ai fait quelques séances d'hypnose avec un praticien en PNL et cela m'a beaucoup aidé quand j'ai traversé une dépression. Et puis, je n'ai pas senti de persuasion, j'ai senti une grande liberté pour trouver des solutions en moi.


Permettez-moi de vous dire que si l'hypnose vous a soigné, c'est que vous n'étiez pas malade ! Si cela avait été une vraie dépression, l'hypnose ne vous aurait pas guéri ! Par ailleurs, vous parlez de la PNL, c'est une technique de manipulation qui est largement controversée.

 
Peut-être que la technique est controversée, mais ça m'a bien aidé  à un moment où j'allais très mal. La PNL m'a aidé à me reconnecter à mes valeurs, à ce qui est important pour moi, à me poser de bonnes questions par rapport à mes projets, à différencier ce qui dépend de moi ou pas, à être plus spécifique pour savoir ce que je veux, et à me reconnecter à des ressources, des moments où je suis heureux de faire ce que je fais.

Et vous pensez vraiment être guéri ?

Ah oui c'est sûr j'ai retrouvé le goût de vivre, j'ai des projets, j'aime la vie !

J’ai appris à clarifier mes objectifs, à les visualiser pour passer à l’action plus facilement.


Et puis je suis plus attentif aux relations avec les gens, je les observe davantage et du coup je suis davantage conscient de l’effet que je fais sur les autres. Je suis attentif à créer de belles relations de confiance. Vous savez ce sont des choses toutes simples comme se synchroniser, reformuler avec les mots de la personne. Et cela rend vraiment la vie plus agréable.

Jusqu'à la prochaine rechute !

Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Vous avez tous les symptômes du Trouble Monopolaire Hypomaniaque.

Vous croyez vraiment ?

Maintenant que vous le savez, au moins nous allons pouvoir vous soigner.

Vous me faites peur !
 
Mais pas vous guérir, il faudra prendre le traitement toute votre vie !

 
Bon ! Eh bien il faut se faire une raison.

Heureusement que vous m'avez ouvert les yeux.


 
Je vais vous donner l'adresse d'une association de Monopolaires Hypomaniaques dans votre région. Vous allez pouvoir vous faire de nouveaux amis, des gens comme vous qui vous comprendront.

Et nous allons prendre rendez-vous pour le traitement.

 
Merci beaucoup !


Interview (presque) imaginaire rapportée par Bertrand Hénot, enseignant certifié en PNL à Nantes.

 
 
 

[1] Authentique : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders – Manuel Diagnostique et Statistique des troubles Mentaux

[2] Dr Raphaël Giachetti - La maladie bipolaire expliquée aux souffrants et aux proches – ODILE JACOB 2012

[3] Authentique